Une enquête de Benoit Aguelon et Générations Neuilly.
EHPAD municipaux de la Mairie de Neuilly-sur-Seine : une gestion catastrophique, des alertes ignorées, et une réaction municipale dramatiquement insuffisante.
Neuilly-sur-Seine, [date]
En réalisant le contrôle des actions de la majorité municipale sur le mandat 2020-2026, comme tout groupe d’opposition se doit de le faire, un des dossiers nous a particulièrement interpellé : la gestion des Ephad municipaux pendant l’épidémie de Covid-19 par la Mairie de Neuilly-sur-Seine. En effet, le maire est président et responsable des EHPAD municipaux. Notre équipe a reçu de nombreux documents de professionnels de santé, de syndicats nous alertant d’une situation qui a totalement dérapé dans les Ephad municipaux de Neuilly-sur-Seine.
La crise du Covid-19 a révélé une série d’erreurs majeures et de décisions dangereuses au sein de deux des EHPAD publics de Neuilly-sur-Seine, conduisant à l’un des bilans les plus lourds du département : plus de 40 décès en quelques semaines.
Les documents internes, témoignages de terrain, correspondances officielles et articles de presse permettent aujourd’hui d’affirmer que cette situation n’est pas le fruit du hasard, mais celui d’une mauvaise gestion systémique de la direction générale, aggravée par l’inertie du maire, pourtant alerté à plusieurs reprises.
1. Des pratiques internes mettant en danger résidents et personnels (mars–avril 2020)
Les révélations issues d’un témoignage d’aide-soignante reçu le 7 avril 2020 montrent une réalité glaçante :
- Le 9 mars 2020, une représentante CFTC demande la réunion un CHSCT extraordinaire indispensable en période de risque sanitaire. Refus du directeur de l’organiser alors que la situation est déjà hors de contrôle;
- Le 11 mars 2020, premier cas Covid+ à l’EHPAD Soyer
- L’absence de matériel, une aide-soignante raconte qu’on l’appelle : un résident est hospitalisé, Covid positif.
Les équipes n’ont pas de matériel : “les masques sont donnés au compte-gouttes”.; - Des personnels fiévreux ont été maintenus au travail : “On prend la température des agents, mais s’ils ont de la fièvre, ils bossent quand même.” ;
- Des personnels testés positifs rappelés au travail malgré des arrêts maladie et le risque de contagion pour les résidents de l’Ephad;
- Une bénévole de 74 ans envoyée hydrater des résidents ayant le Covid.
Ces pratiques sont alors totalement contraires aux pratiques sanitaires déjà établies à l’époque.
Le personnel tombe malade, les arrêts s’accumulent, les résidents développent des fièvres jusqu’à 40°C.
Le 27 mars, deux soignantes apprennent qu’elles sont positives, mais leur hiérarchie leur dit :
“On vous attend lundi.”
Source : Témoignages internes transmis à la CFTC, 7 avril 2020 .
Ces faits, d’une gravité exceptionnelle, sont corroborés dans l’alerte adressée à l’ARS (Agence Régionale de Santé d’Île-de-France) le 10 avril 2020, signalant notamment :
- Le rappel au travail de soignants malades,
- L’absence de plan de continuité d’activité (PCA),
- La rétention d’informations sanitaires essentielles.
Source : Alerte ARS, 10 avril 2020 (Chantal Aubry, CFTC) .
Il s’agit là de décisions manifestement dangereuses, contraires à toute recommandation sanitaire connue à cette date.
2. Une organisation interne déroutante et punitive
Les communications en internes ( les messages NetSoins) affichés aux équipes entre le 2 et le 30 avril 2020 témoignent d’une gestion autoritaire, punitive et déconnectée de la réalité du terrain, en complet décalage avec la réalité de la crise de Covid-19 :
- Suppression des coupures horaires en pleine crise (“journée continue”) ;
- Annonce d’“une prime aux méritants” excluant explicitement :
- Ceux ayant refusé les nouveaux horaires,
- Ceux ayant exercé leurs droits à repos,
- Ceux jugés “non solidaires”.
Source : Messages NetSoins internes, affichages du 02/04 et du 06/04/2020 .
En pleine pandémie, alors que les soignants s’effondraient d’épuisement, la direction choisissait de diviser, menacer et sanctionner, au lieu de soutenir les personnels.
3. Une hécatombe annoncée : plus de 40 décès dès début avril
Selon la CFTC, dès le 9 avril 2020, les deux EHPAD cumulent déjà près de 40 décès.
Source : Courrier CFTC au maire, 9 avril 2020 .
Le journal Le Parisien confirme le 15 avril 2020 un bilan encore plus lourd : 42 décès, soit l’un des taux de mortalité les plus élevés d’Île-de-France.
Source : Le Parisien, 15 avril 2020 .
Ces chiffres, jamais démentis par une enquête indépendante, démontrent une explosion de cas sans réaction adaptée.
Article du 16 Avril, de France Bleu : Neuilly-sur-Seine : y a-t-il eu « des négligences » dans deux Ehpad où 32 résidents sont morts ?
4. Des alertes ignorées par le maire de Neuilly-sur-Seine
Le maire est officiellement alerté le 9 avril 2020 de pratiques graves qualifiées de :
- “mise en danger d’autrui”,
- “agissements dangereux de la direction”,
- “harcèlement du personnel en plein drame sanitaire”.
Source : Lettre CFTC au maire, 9 avril 2020 .
La réponse du maire, datée du 11 avril 2020, passe sous silence les faits les plus graves :
- Aucune mention des pressions sur les soignants Covid+,
- Aucune demande d’enquête,
- Aucune exigence de suspension ou de contrôle urgent de la direction,
- Focalisation troublante sur une querelle de chiffres sur le nombre de morts ayant eu lieu à l’Ephad même ou sur les lieux de l’hospitalisation, jugée “incompréhensible” par le syndicat.
Source : Réponse du maire, 11 avril 2020 .
La CFTC lui écrit alors :
“Vous n’avez pas jugé utile de relever ce point majeur.”
Courrier du 11 avril 2020
Réponse du médecin du travail le 10 avril
Le 15 avril 2020, interrogé par Le Parisien, le maire ne souhaite “pas ajouter quoi que ce soit”.
Source : Le Parisien, 15 avril 2020 .
Face à l’un des clusters les plus meurtriers d’Île-de-France, cette absence d’intervention est sidérante.
5. Un directeur en roue libre, une municipalité spectatrice
Les documents révèlent un directeur :
- Multipliant les ordres contradictoires,
- Refusant les instances réglementaires (CHSCT),
- Minimisant les alertes internes,
- Imposant des mesures injustifiables.
Source : réponses du directeur aux syndicats, mars–avril 2020 .
Pendant ce temps, la municipalité observe sans agir, malgré des signaux d’alarme d’une gravité exceptionnelle.
UNE GESTION INDIGNE D’UNE CRISE MAJEURE
Les faits révélés doivent être rendus publics :
- Alertes ignorées,
- Absence de réaction municipale,
- Erreurs internes lourdes,
- Pressions inadmissibles sur les personnels,
- Hécatombe sans enquête indépendante.
Il est urgent que toute la lumière soit faite sur ce qui s’est réellement passé dans ces établissements publics durant la première vague du Covid-19, et que des mesures soient prises pour qu’un tel désastre ne puisse jamais se reproduire.
Nos propositions :
Ce dossier met en lumière une faille profonde de l’organisation municipale, et les conséquences lorsque les plus fragiles sont confiés à un système sans garde-fous suffisants.
Nous avons pu voir dans le débat public le scandale des Ephad Orpéa-Clinéa. Nous ne voulons pas que de telles situations ne se reproduisent pas dans les Ephad municipaux de la ville de Neuilly.
Ce que nous proposons n’est ni idéologique, ni théorique.
Ce sont des mesures concrètes, directement tirées des erreurs constatées sur le terrain.
Nous proposons d’abord que plus aucune alerte ne puisse être étouffée :
– dès les premiers cas ou les premiers décès, une instance de protection du personnel et des résidents devra se réunir automatiquement, sans possibilité de blocage.
– Nous proposons ensuite que tout signalement déclenche une réaction immédiate de l’État, avec des enquêtes rapides, des contrôles effectifs et des décisions visibles, et non des silences administratifs.
– Nous affirmons que les élus locaux ne peuvent plus rester spectateurs.
Ils doivent devenir les garants actifs de la sécurité, de la transparence et de l’information des familles, dès qu’une situation grave survient.
Nous voulons mettre fin à l’opacité :
les EHPAD municipaux doivent rendre compte, sous forme de compte rendu trimestriel et annuel, de leur situation réelle, de leurs moyens, de leurs difficultés, et de leurs incidents, en toute transparence.
Nous voulons aussi protéger ceux qui alertent.
Un soignant qui parle ne doit plus jamais craindre une sanction, un isolement ou une mise à l’écart.
Enfin, nous affirmons un principe simple :
une mortalité anormale doit automatiquement déclencher une enquête indépendante, avec un rapport public et des mesures correctives obligatoires.
Ces propositions poursuivent un seul objectif :
que plus jamais un système ne puisse laisser mourir dans le silence.
Nous voulons un modèle où la dignité humaine prime sur la gestion administrative,
où la transparence remplace l’opacité,
où la responsabilité supplante l’inaction,
et où la protection des plus vulnérables devient une exigence non négociable.
C’est ce changement que nous portons.
C’est cette responsabilité que nous assumons.
C’est ce combat que nous engageons, pour aujourd’hui et pour demain.
Pour ne laisser personne au bord du chemin